mercredi 8 février 2017

/ Christoph Erb & Frantz Loriot/ Matthias Muche & Nicola L. Hein/ Sarah Gail Brand – Morgan Guberman/ Andrea Centazzo & Evan Parker/ Evan Parker & Seymour Wright


Sceneries Christoph Erb & Frantz Loriot Creative Sources CS 356 CD

Avec Sceneries, le label Creative Sources poursuit sa vitale documentation des musiques improvisées radicales mettant en valeur des artistes excellents, originaux, voire rares. Très belle collaboration entre un saxophoniste chercheur et un violoniste alto intense (ou l’inverse). S’inscrivant dans les territoires mis au jour par Evan Parker et ses brillants émules (Urs Leimgruber, Michel Doneda, John Butcher, Georg Wissel, Stefan Keune, Martin Küchen, Ariel Shibolet, sans oublier les Guionnet, Denzler et cie…), lui aussi saxophoniste ténor et soprano comme Evan et son compatriote Urs, le suisse Christoph Erb travaille sans relâche harmoniques, respiration circulaire, bruissements de la colonne d’air, prises de bec, techniques alternatives et mérite amplement qu’on l’écoute attentivement. C’est un souffleur original dans un domaine surchargé de talents et de démarches individuelles intéressantes. Ce qui rend ces Sceneries vraiment passionnantes se fait sentir dans la qualité du dialogue,  la profondeur de la recherche et à travers les équilibres que lui et son comparse altiste, Frantz Loriot, réussissent à atteindre. La fureur, la rage et le complet détachement du duo dans Annoyed hibernation et son prolongement avec Tincture, nous ramènent à l’esprit et l’urgence qui animaient Evan Parker jeune et le Doneda atteignant la maturité. Le dernier morceau montre qu’il continue à chercher de nouvelles sonorités et de nouvelles idées en les combinant avec succès. Frantz Loriot fait partie de cette jeune génération radicale qui a défini l’usage de l’alto (violon « plus grave ») et la mise en avant des spécificités sonores de cet instrument : après la flamboyante Charlotte Hug, suivent Benedict Taylor et Frantz Loriot et il y en a d’autres. Frantz fait exploser le timbre, étire les sons, tord la tessiture, sature les frottements d’harmoniques irréelles. Dans les mains d’un expert tel que F.L., le violon alto est devenu un instrument idéal pour faire éclater les sons à l’égal du saxophone poussant/ inspirant le saxophoniste à explorer de plus belle. Donc je vote sans hésitation pour ces deux improvisateurs, autant pour chacun d’eux séparément que pour l’entité vraiment remarquable qu’ils forment dans cet enregistrement en duo. Il faut suivre Christoph Erb et Frantz Loriot car ils nous persuadent déjà qu’ils iront encore plus loin en atteignant sans doute la plénitude de leurs aînés cités plus haut et de l’ombre desquels ils parviennent à s’imposer. Superbe album  à mettre dans la série des albums en duo à recommander !!
(PS, j’ai un album de Frantz Loriot chez FMR que je vais aller réécouter d’ici peu.)

Transferration Muche Hein 7000 Eichen Nach Joseph Beuys Jazzwerkstatt 174

Enregistrement dynamite entre un tromboniste puissant faisant plus qu’évoquer les Hannes Bauer, Albert Mangelsdorff disparus et les outrances du Gunther Christmann de l’ère FMP  et un guitariste noise tout aussi outrancier que virulent, Transferration ouvre avec un brûlot pétaradant (Stahlwille). Dès le deuxième morceau, Matthias Muche, étoile montante du trombone free, étire les sons et gargouille des borborygmes, faisant sursauter les timbres avec une sonorité grasse à souhait et un usage immodéré d’une singulière sourdine. La guitare destroy de Nicola L. Hein sature, stridente comme un moteur au bord de l’éclatement (Zwitschern), surmultipliant effets et décibels. Dick Vermummt nous fait découvrir une alternance de subtils effets de souffle et de multiphoniques contrarié par l’ostinato noise de la six-cordes martyre et laquelle se transmue dans un dialogue fascinant, le guitariste percutant comme un dératé et le tromboniste écartelant la colonne d’air en soufflant de plus belle. Ces trois premiers morceaux proviennent d’une séance studio. C’est à la Kunstlerhaus de Saarbrücken qu’ils poussent le bouchon encore plus loin dans les échanges expressionnistes – catégorie « réfléchi » (Kunstlerhaus I & II) tout en devenant au fil de ces 23 minutes plus lyrique (Muche) ou subtilement sonique (Hein). À recommander et deux musiciens à suivre….

dig a ditch and get in Sarah Gail Brand – Morgan Guberman  Regardless 02

Autre tromboniste, autres mœurs. La tromboniste Sarah Gail Brand est ici confrontée à l’expression vocale, phonétique et poétique du californien Morgan Guberman, le contrebassiste de la bande à Gino Robair, John Shiurba, Tom Djll… C’est un peu par hasard que Morgan Guberman s’est mis à chanter (slammer, éructer, vociférer et tout cela à la fois) un soir dans un lieu en Californie. Surréaliste. Un album mémorable est paru chez Emanem (Ballgames & Crazy). Je présente mes excuses à la musicienne autoproductrice pour n’avoir pas remarqué ce deuxième numéro de son label Regardless alors que je m’étais juré de la suivre à la trace. Voici qui est fait ! Issue de la tradition du jazz, tromboniste – chanteuse de l’embouchure, Sarah Gail Brand se révèle aussi lyrique et inspirée que son collègue est excentrique. Il n’y a d’ailleurs que des improvisateurs britanniques pour s’allier avec un artiste aussi particulièrement délirant pour créer un dialogue unique en son genre. Il y a fort à parier qu’un tromboniste allemand ou français n’aurait pas vaincu ses réticences et une forme d’a priori, conséquence d’un profond sérieux en matière de musique. Ce qui peut desservir une démarche musicalement intéressante se révèle parfois dans ce sérieux appliqué, générateur d’une relative morosité … (académique ?). Inspirée par l’invention verbalo-vocalique, les glossolalies et les déguisements ultra-réalistes ou tout-à-fait fantaisistes de l’organe vocal de Morgan Guberman, la tromboniste laisse transparaître son imaginaire, son amour des sonorités, une poésie de l’instant. Le vocaliste – poète (?) signe ici une performance peu commune. On nage dans le trombone tout autant que si on se tapait des heures avec le Gentle Harm of the Bourgeoisie et le Old Moers Almanach du grand Paul Rutherford, le fantôme délirant d’Hannes Bauer ou le pointillisme exploratoire de Gunther Christmann. On n’estimera jamais assez le rôle incontournable des trombonistes de la free music européenne dans le développement de la libre improvisation et, avec son collègue Paul Hubweber, Sarah Gail Brand est, à mon avis, une des trombonistes les plus idiosyncratiques. Cette idée d’associer trombone et voix humaine de la sorte est une des meilleures qu’on puisse avoir pour ne pas s’ennuyer et le culot de ces deux artistes est à la hauteur de leur talent individuel et de la pertinence des combinaisons sonores dans lesquelles ils se risquent, car ce n’était pas donné d’avance. Energie, douceur, folie, écriture automatique, logique, exploration sonore, dialogue, expression, équilibre en péril constant : ces deux artistes ont tout bon.

Duets 71977 Evan Parker & Andrea Centazzo  Ictus 178

Il y a au moins deux décennies qu’Evan Parker est devenu une valeur sûre de l’impro-jazzosphère et de la musique (sérieuse ?) d’aujourd’hui. Il fut un temps où il était l’outsider numéro un, même par rapport à des artistes clés et chefs de file de l’avant-garde comme Lacy, Braxton, Mitchell etc… Et en France, un trouble-fête du free d’obédience afro-américain et du folklore imaginaire, même si Michel Portal ne tarissait pas d’éloges. Apparu à Londres vers 1966, Evan Parker, en s’associant principalement au guitariste Derek Bailey et au percussionniste Paul Lytton,  s’est affirmé comme LE saxophoniste de la libre improvisation radicale en révolutionnant la pratique du saxophone et en révélant au public de l’époque les mystères sonores du saxophone soprano. Quasi disparition de la mélodie conventionnelle, même dodécaphonique ou sérielle, transformation radicale du son et du timbre en introduisant systématiquement le bruit par des effets de vocalisation, des harmoniques produites de manière dirais-je acrobatique, des coups de langue sur l’anche ultra rapide, des doigtés fourchus permettant de produire simultanément plusieurs sons en modifiant la pression des lèvres et de la colonne d’air en une fraction de seconde. En croisant ces techniques et ces sons, il entrait dans un univers inouï qui faisait dire aux commentateurs lucides qu’Ornette et Shepp c’était en fait pas très éloigné du be-bop. Cette démarche singulière était projetée dans l’espace acoustique avec une volatilité extrême et, bien entendu, la respiration circulaire lui permettait d’allonger ses phrases à l’envi. C’est d’ailleurs John Zorn qui a écrit les notes de pochette, tant Evan Parker fut pour ce musicien une influence fondamentale. Écoutez The Classic Guide of Strategy, l’album solo de Zorn de 1985 et comparez avec les Saxophone solos de 1975 de Parker et vous comprendrez. Aujourd’hui, Evan Parker a réactualisé et recontextualisé ses pratiques dans une vision plus lyrique (post- coltranienne ?) avec une musicalité extraordinaire et une technique instrumentale insurpassable. Une  extrême lucidité et une spontanéité naturelle. On devine bien que, chez les amateurs passionnés ou même les sélectionneurs prudents, la pile de cd’s d’Evan Parker peut se révéler imposante. Pourquoi achèterions-nous encore un nouvel album d’Evan Parker, alors que nous en avons à toutes les sauces ? Avec Barry Guy et Paul Lytton, le trio Schlippenbach avec Lovens, son Electro Acoustic Ensemble, Mark Sanders et John Edwards, Moholo, Edwards et Beresford, les pianistes Georg Gräwe, Matt Shipp, Uwe Oberg, Agusti Fernandez, Sylvie Courvoisier et Misha Mengelberg…. Wachsmann et Hauta-Aho… On en a le tournis. Simplement, parce qu’en 1975/76/77, Evan Parker était dans une phase sonore spécifique de son évolution durant laquelle il faisait exploser son saxophone soprano et que cette démarche a eu une influence, ou autrement, a présupposé qu’une autre démarche était possible, poussant la logique inhérente à celle des Coltrane, Dolphy, Ayler, Sanders le plus loin possible créant ainsi un nouvel univers, pour l’éclosion de toute une école de saxophonistes radicaux la plupart extrêmement talentueux. Zorn et Gustafsson bien entendu, mais surtout Michel Doneda, Urs Leimgruber, Larry Stabbins, Daunik Lazro, John Butcher, Stefan Keune, Martin Küchen, Georg Wissel, Jean-Luc Guionnet, Christoph Erb et bien d’autres. Même un artiste aussi foncièrement original et plus âgé comme Lol Coxhill a changé sa propre trajectoire esthétique dans l’orbite de l’attraction parkérienne. Sans doute, c’était dans l’air du temps. Mais peu d’instrumentistes de premier plan se révèlent aussi incontournable et définissent autant cette démarche radicale. À l’époque, peu d’enregistrements révélateurs ayant servi de manifeste furent (auto-) produits, et en outre, sur des labels indépendants disponibles en import (Incus). On peut citer l’album solo de 1975, (Saxophone solos, Aerobatics 1-4), un duo avec Derek Bailey (The London Concert), trois volumes du duo avec Paul Lytton (Collective Calls, Live at Unity Theatre et Ra 1+2), trois albums avec le Schlippenbach Trio ou Quartet, Music Improvisation Company chez ECM, le légendaire Topography of The Lungs et, bien sûr, The Longest Night, un album fortuit et magnifique en duo avec John Stevens, le mentor de ses débuts (1977 et disponible en double album CD chez Ogun, couplé avec un duo de 1993). Plusieurs de ces albums (les Incus, en fait) ont été réédités par son label Psi, mais ils se sont quasi tous vendus jusqu’au dernier. On peut se les procurer en les achetant en seconde main via Discogs avec parfois des prix prohibitifs. Les vinyles originaux sont bien sûr avidement recherchés et pour les plus âgés d’entre nous, il fallait consacrer du temps pour parvenir à les acquérir. Idem, les deux albums Company 1 et 2, en trio, publiés par Incus en 1977. Très vite, dès Monoceros en solo (1978) et le trio avec Guy et Lytton dès 1983 (Tracks, non réédité à ce jour), Evan Parker évolue vers une conception plus universelle de la musique, le rapprochant de Coltrane et même des subtilités d’un Warne Marsh. Donc, si vous voulez découvrir l’Evan Parker bruitiste des années 1970, qui est pour beaucoup actuellement, the Dark Side of the Moon de sa carrière, cet album est hautement recommandé pour que vous puissiez entrer dans ces arcanes révélateurs d’un univers disparu où la sophistication du jeu rencontre à la même intensité l’expressionnisme exacerbé. Une violence inouïe rendue encore plus active avec le contraste ahurissant d’avec les harmoniques ultra aigus si difficiles à produire, surtout à cette vitesse d’exécution. Il y eut Ayler, et puis, Evan Parker. Cela reste toujours aussi inouï et extraordinaire qu’à l’époque, même à quarante années de distance. Physiquement, au soprano, le saxophoniste le plus convaincant dans cette démesure sonore est Michel Doneda et c’est une honte que ce musicien ne soit pas autant sollicité que d’autres collègues qui semblent perpétuellement en tournée. Plus que çà, tu meurs. Donc avec ces duets de 1977, vous oublierez Gustafsson. Même si deux ou trois pièces live de Duets 71977 révèlent un son cassette, on a droit a quelques morceaux enregistrés clairement en studio et, surtout, on trouve dans la personne du percussionniste Andrea Centazzo, un musicien complètement en empathie et qui fait sienne la démarche révolutionnaire du saxophoniste britannique. A l’époque, un des rares musiciens qui fassent jeu égal avec EP. Utilisant des live-electronics pour compléter sa palette, Centazzo, un élève brillant du grand Pierre Favre, est alors un des rares percussionnistes radicaux qui se démarquent totalement de la batterie d’essence jazz « même free » en amortissant par exemple, la résonance des peaux en couvrant celles-ci d’ustensiles : cymbales chinoises, gongs, woodblocks, claves, crotales et jouant dans le registre aigu et modifiant les sonorités conventionnelles, abolissant la frontière entre le son musical et le bruit instrumental à l’instar du saxophoniste. Considérant que cet enregistrement d’époque fait partie d’une phase indispensable de sa propre évolution, Andrea Centazzo a tenu à exhumer ces bandes pour notre édification. Si ce percussionniste a tenu un rôle épisodique dans l’évolution quotidienne de l’improvisation libre durant les années septante, sa contribution fut réellement essentielle, inaugurant en compagnie de Steve Lacy, Derek Bailey, Evan Parker, Carlos Zingaro, Eugene Chadbourne, Toshinori Kondo, etc… de nombreux lieux dans l’Italie profonde et déflorant ainsi un nouveau public avec cette nouvelle musique, alors révolutionnaire. Il fut aussi le premier artiste européen à travailler avec John Zorn et Eugene Chadbourne. En outre, il produisit des albums révélateurs sur son label Incus. Sautez à pieds joints, le Splasc'h vaut largement la peine.

Tie The Stone To The Wheel  Evan Parker & Seymour Wright Fataka 12.

Certains labels de musique improvisée s’enrayent, ralentissent leur production, arrêtent, disparaissent et d’autres naissent et prennent vie. Parmi les nouveaux venus, Fataka nous offrent des choses pointues et audacieuses à l’écart des sentiers battus. Beau témoignage de cette activité ce duo d’anches remarquablement équilibré entre deux improvisateurs aux moyens inégaux mais focalisés sur l’essentiel. Si la très grande majorité des lecteurs de ce blog connaissent Evan Parker pour l’avoir entendu en public ou à travers le disque depuis quelques années ou quelques décennies, beaucoup ignorent tout de Seymour Wright... Je dois dire que moi même je n’arrive plus à retracer le nombre des concerts d'E.P. auxquels j’ai assisté, en Belgique ou à Londres ou parfois même ailleurs. J’ai découvert le saxophoniste alto Seymour Wright, il y a plus d’une dizaine d’années en compagnie d’Eddie Prévost, le percussionniste d’AMM et du pianiste Sebastian Lexer avec qui il a enregistré Blasen, un excellent album en duo. Pas étonnant de retrouver  ces deux saxophonistes face à face vu la proximité des ces deux artistes avec Eddie Prévost. On connaît l’implication de Seymour Wright dans cette discipline austère et rigoureuse au sein de la nébuleuse AMM, étant lui-même un des improvisateurs les plus impliqués (avec Lexer) auprès de Prévost. Ici Seymour souffle « franc jeu » en utilisant les ressources expressives de son sax alto de manière à créer une contrepartie logique, naturelle et charnue au jeu physique et expressif de son collègue, lequel est sans doute un des saxophonistes les plus impressionnants sur cette planète tant par les moyens musicaux que par sa technique absolument extraordinaire. Et j’aime vraiment beaucoup leur dialogue, car Evan joue superbement bien tout en se mettant au diapason  de Seymour au niveau émotionnel et qualité du son. Celui-ci altère et modifie constamment le timbre de son instrument par tous les moyens qu’il lui est possible et c’est avec grand plaisir qu’on goûte à l’infinité des détails sonores tout au long des cinq improvisations enregistrées au Kernel Brewery le 5 octobre 2014 et à The Studio, Derby, une semaine plus tard. Ils mettent en valeur la musique l’un de l’autre de manière vraiment remarquable via une qualité d’écoute mutuelle très exercée. Plus qu’une simple rencontre pour voir ce qui va se passer, il s’agit d’un vrai duo qui fonctionne pleinement entre deux saxophonistes que rien ne sépare, si ce n’est les générations. Et c’est bien la seule chose qu’on n’entend pas ici. Une belle réussite. Les seuls autres albums en duo d’Evan Parker avec d’autres saxophonistes (à ma connaissance) sont Duo London 1993 avec Anthony Braxton, Twines avec Urs Leimgruber, Monkey Puzzle et Live At Roulette avec Ned Rothenberg et j’aime tout autant Tie The Stone que ces derniers. C’est dire la qualité de ce duo. 

lundi 6 février 2017

Kris Vanderstraeten solo / Ute Wassermann Richard Scott Emilio Gordoa/ Thea Farhadian / Johannes Nästesjö & Vasco Trilla/ Rick Countryman


Kris Vanderstraeten solo Trommels Dropa Disc #002
http://soundinmotion.be/dropa-disc/kris-vanderstraeten-trommels-lp/  

Cela commence par des grincements métalliques vocalisés, une grosse caisse résonne curieusement. Micro-frappes, résonnance des cymbales, grattements, grincements, bruissements métalliques, … La batterie de Kris Vanderstraeten est en soi une sculpture, une invention : objets en tout genre, un demi globe terrestre, des petits tambours chinois, accessoires déjantés, jouets, une caisse claire quand même, une grosse caisse super étroite.. Celle- ci a été bricolée faite des deux cercles sur lesquels les peaux sont tendues et qu’il a scié et recollé avec précision ! La variété des frappes, des incidents sonores, des contrastes entre les actions crée une véritable poésie sonore. Observateur attentif de la scène improvisée libre et de ses percussionnistes (Bennink, Stevens, Lovens, Lytton, Turner, Oxley, Centazzo, Day) dans leur délire le plus free, Kris a développé un univers sonore qui n’appartient qu’à lui. Dans ce Trommels, il raconte une histoire, construit spontanément une évolution de climats en choisissant soigneusement ses sons, ses objets, ses outils, en mélangeant ses techniques. Aussi, ce percussionniste n’est pas bruyant : il faut tendre l’oreille pour savourer les détails des sonorités, des frappes à la surface des peaux amorties, des objets qu’il secoue soigneusement. Une espère de trompe intervient un moment, un minuscule lion’s roar concurrence un autre frottement qui met en mouvement des fins objets métalliques. Vers la fin de la première face, une série de roulements sur les peaux frappent l’esprit parce qu’ils sont vraiment uniques en leur genre et introduisent un autre type de grattements.  Ce n’est pas virtuose, sans doute, mais il y a une authenticité indéniable et quelque chose d’organique qui fait défaut à pas mal de percussionnistes qui s’essayent à improviser de la sorte, en raison de la prégnance des gestes et réflexes de la batterie conventionnelle. Kris est apprécié par ses collègues instrumentistes improvisateurs, car avec un volume sonore restreint et son sens de la dynamique, sa démarche se complète parfaitement avec celle de ceux qui explorent leurs instruments acoustiques dans tous les détails sonores possibles sans devoir « crier » et jouer fort. Une belle production vinylique du label Dropa Disc, émanation de Oorstof – Sound In Motion, une des organisations les plus actives dans la promotion de la musique improvisée en Belgique. Un beau disque.

Natura Venomous Parak.eets : Ute Wassermann Richard Scott Emilio Gordoa Creative Sources CS 343 CD
http://richard-scott.net/natura-venomous-by-parak-eets-ute-wassermann-richard-scott-emilio-gordoa/ 
Voici un trio curieux enregistré à Berlin avec la vocaliste Ute Wassermann dont je suis l’évolution à la trace. La voici dans une collaboration qui se trouve bien dans sa trajectoire commencée avec le musicien électronique (et compositeur) Richard Barett avec qui elle avait enregistré un magnifique duo pour Creative Sources (Pollen CS 2007). Ute a aussi participé au projet fORCH du duo Furt (Richard Barrett et Paul Obermayer) et comme il y a des accointances dans la démarche et les interrelations personnelles avec le groupe Grutronic de Richard Scott (auquel Obermayer a été invité), rien d’étonnant que Scott et Wassermann se retrouvent sur une même scène. Barrett, Obermayer, Scott font partie du club sélect des improvisateurs électroniques dont Evan Parker a publié des enregistrements sur son label Psi, tout comme Lawrence Casserley et le duo Wassermann/Alex Kolkowski. Donc on se retrouve en famille, si vous voulez. La présence du troisième larron au vibraphone, Emilio Gordoa, ajoute ce qu’il faut de diversion et de sel sur la queue pour rendre ce groupe intrigant. Dans ce contexte, Richard Scott est crédité « modular synthesizer » et la richesse et la qualité des sons qui émanent de son installation est remarquable. Je me souviens que Richard Scott est un passionné de la démarche de John Stevens et du Spontaneous Music Ensemble et on entend clairement dans son jeu le découpage caractéristique du temps à la S.M.E. tout autant que le cisèlement minutieux de l’enveloppe sonore, marque de fabrique de cette mouvance électronique.On est loin de l’électronique cheap ou le tout-venant laptopiste morose. Le travail unique de la voix d’Ute Wassermann, qu’elle aspire les sons, les module, tressaute avec une articulation ultra-précise, percute du larynx, colore les voyelles, siffle, chuinte, jodle,  soufflote dans des appeaux, s’insère adroitement dans les soubresauts et la dynamique délicate de Richard Scott, fait mouche et s’intègre dans les vagues de ce dernier plutôt que de surfer sur les pulsations. Quelle concentration dans l'effort ! Emilio Gordoa ajoute avec soin des ostinatos légers dans leur sillage et qui font corps avec l’électronique. Ute Wassermann semble cultiver une distance par rapport à l’engagement physique et émotionnel des passionarias de l’improvisation telles Maggie Nicols, Annick Nozati, Julie Tippetts. Elle recherche et multiplie les approches sonores en sautant d’un registre à l’autre, usant plusieurs techniques vocales en transformant minutieusement les timbres, les couleurs, les intensités. On pense à la grande diversité des chants et babils d’oiseaux. Ce n’est pas pour rien qu’elle joue avec des appeaux. Ces deux collègues sont complètement réceptifs et tissent un réseau subtil de sonorités enrichissantes. Un album particulièrement intéressant.

Tectonic Shifts Thea Farhadian Creative Sources CS 365 CD
https://theafarhadian.bandcamp.com/album/tectonic-shifts 



Découverte récemment en duo avec le contrebassiste Klaus Kürvers (Excavations/ Black Copper), la violoniste Thea Farhadian nous livre ici un excellent ouvrage exécuté au violon seul et électronique interactive qui se distingue clairement au niveau formel, sonore et musical d’un artiste comme Phil Wachsmann et qui apporte à ce type de démarche une contribution bienvenue. Tectonic Shifts, sans doute parce qu’Iranienne basée à San Francisco, elle est sensible à l’activité sismique. 12 pièces avec leurs dynamiques propres et une logique sophistiquée  indiquent bien à quel point d’achèvement cette musicienne est parvenue. Son système électronique transforme, fragmente, réassemble et extrapole de manière créative le jeu du violon à la jointure de l’improvisation et de la construction composée. On entend très peu la source sonore du violon acoustique : il s’agit principalement de la médiation de l’instrument lui-même générateur d’une musique électronique aux paramètres très complexes où on retrace plus ou moins aisément la présence du violon, son fantôme. L’action de l’archet tressaute, non sans faire parfois penser à la gestuelle d’un DJ alternatif, sur des pulsations subites et aléatoires créant des contrepoints diversifiés en se jouant des textures, des loops, rebonds, scratches, miasmes, …. Osmose, contraste, paradoxe, surprise, voicings synthétiques, grain sonore, frictions, frottements, pluridimensionalité, fil conducteur réitéré d’une pièce à l’autre. Celles-ci se terminent parfois de manière abrupte, incertaine, fins coupées, chœurs hybrides pour le morceau de clôture. Vraiment intéressant, l’ambition créatrice de la musicienne étant nourri et soutenu par un talent indiscutable et une solide expérience.

Gingko Johannes Nästesjö & Vasco Trilla Creative Sources CS 347 CD

Duo contrebasse et percussions de très bonne tenue qui explore les timbres, les sonorités, les couleurs, la physicalité instrumentale au travers d’un dialogue soutenu, corps à corps, basé sur l’écoute, les émotions partagées. Vasco Trilla joue de l’archet sur les cymbales ou est-ce Johannes Nästesjö qui approche une surface cuivrée en vibration contre une corde frottée ? Celles-ci sont frottées avec insistance, pressées, grondantes et amorties à la fois, créant des vibrations souffreteuses, hésitantes. Accrochés au timbre et à la peau inférieure de la caisse claire, des ressorts et des fils en transforment la résonance et vibrent en ressac. Des clochettes et un métallophone cristallins  tintinnabulent dans l’espace meurtri par les chocs sur le bord métallique des caisses ou l’articulation des doigts sur la peau du tambour, le chevalet grinçant de plus belle. Les instruments sont renvoyés à l’état de nature, objets sonores, générateurs de couleurs, frottés, crissés, résonnants, amortis, …. Ou le lyrisme boisé et retenu point sous l’archet accompagné d’une syncope claudicante, cascade de coups brefs…. Un pizz soutenu et sauvage fait rebondir des cliquetis de baguette sur la batterie amortie et un jeu de cloches … et la conversation s’anime et se décontracte : Yellow , Nuclear Resistance. Une musique organique, chercheuse, détaillée, vibratoire, animée dédiée à un des plus anciens arbres vivants, le Gingkobiloba.

Acceptance Resistance  Christian Bucher Simon Tan Rick 
Countryman improvising beings ib 53

Plongée dans le free jazz afro-américain pour ce trio alto sax (Rick Countryman) – contrebasse (Simon Tan) – batterie (Christian Bucher) qui nous vient des …. Philippines ( !). Julien Palomo a eu visiblement le coup de foudre pour le lyrisme naturel « dans la tradition de Coltrane et de (Sonny) Simmons » comme l’indique la pochette. On lit aussi au verso du jewel box que les merveilleux morceaux d’ Acceptance & Resistance se répartissent sur une side A et une Side B. IB aurait-il produit dare-dare (la session est datée du 24 juillet 2016) un enregistrement destiné à un album vinyle et, dans la précipitation, publié tel quel le graphisme qui lui aurait été destiné ? Amusant. En fait le graphisme des pochettes est une copie  de l'album ESP de James Zitro dans lequel officiait Bert Wilson le saxophoniste légendaire de la West Coast et maître à penser de Countryman, au centre d'une communauté de soufflants qui a vu transiter Frank Lowe, Jeffrey Morgan et Sonny Simmons. Ces références mises à part, la musique est sérieusement inspirée. Au fil des décennies, les quidams se foutent un peu des disques publiés dans cette mouvance free-jazz. Je crois quand même que ce disque aurait peut-être figuré en bonne place dans les annales du free-jazz, s’il avait été enregistré aux USA dans les années 60 ou 70. Rick Countryman est donc un saxophoniste américain  issu de la scène californienne et établi à Quezon City depuis 1988, Simon Tan est un bassiste Philippin et Christian Bucher un batteur suisse. Ils semblent tous résider dans cette ville. Le trio joue free quant à la rythmique, le batteur étant à mi-chemin entre Sunny Murray et Rashied Ali (sans pour autant en approcher le tourbillon de pulsations et de frappes) et le bassiste assure le job avec goût et des solos à l’archet qui exploitent une belle veine mélodique. Méritoire comme dans Cosmik Funkshun. C’est d’ailleurs dans cette pièce à conviction qu’excelle Countryman par la qualité de son timbre, la vivacité de ses lignes, cette capacité innée à surfer sur le temps et à tirer tout le suc de sa veine modale grâce à sa sonorité authentique, son vécu. Pour résumer, une voix originale du sax alto dont l’écoute (en concert) procure un vrai plaisir. Certains artistes qui eurent leur petite heure de gloire dans les années 70 n’avaient rien à de plus à offrir que Rick Countryman. Même si on est loin des exploits de phénomènes comme feu Jimmy Lyons et Mike Osborne ou Sonny Simmons et Trevor Watts, cette musique est profondément touchante.

mardi 17 janvier 2017

Adrian Northover & Tasos Stamou/ IKB / Jon Rose Clayton Thomas Mike Majkowski / Bernadette Zeilinger / Sakoto Fuji – Joe Fonda / Alvin Fielder David Dove Jason Jackson Damon Smith


Mantra Gora Adrian Northover & Tasos Stamou Linear Obsessional LOR052 https://linearobsessional.bandcamp.com/album/mantra-gora   

Logé dans un boîtier plastique rouge en forme de valisette rectangulaire, Mantra Gora est un objet relativement encombrant pour celui ou celle qui a déjà un peu de mal à ranger ses disques dans de multiples étagères calibrées pour les CD en format jewel-box ou digipack. Néanmoins, l’écoute de Mantra Gora, une belle collaboration improvisée de l’artiste sonore grec Tasos Stamou et du saxophoniste londonien Adrian Northover, trouvera sa vraie place, bien à l’écart d’un quelconque classement. Parmi les souffleurs britanniques « of note » qui méritent d’être suivis pour la grande qualité de leurs musiques et qui ne sont pas (actuellement) visibles dans les festivals, catalogues de labels, médias, Adrian Northover est le premier nom qui me vient à l’esprit. Ce virtuose des saxophones alto et soprano fut de l’épopée de B-Shops for the Poor avec le saxophoniste David Petts et … le contrebassiste John Edwards, bien avant que celui-ci devienne un artiste incontournable. Il est aussi un des piliers des Remote Viewers pour lesquels Petts conçoit la musique.  Membre éminent du London Improvisors Orchestra dès 1999, il faisait bien plus qu’assurer au sein de la section d’anches quand celle-ci comptait Evan Parker, Lol Coxhill, John Butcher, Jacques Foschia, Alex Ward, Harrison Smith et cie... C’est d’ailleurs au LIO qu’il rencontra Adam Bohman, l’homme aux objets amplifiés et aux textes surréalistes, et depuis quinze ans, ces deux artistes collaborent très étroitement quasi chaque semaine. Par ailleurs, musicien de jazz moderne de haut niveau  ainsi que dans le « cross-over » ethnique avec des musiciens de Raga indien, musique qu’il appréhende avec talent, il a initié récemment des collaborations Outre-Manche entre autres avec le superbe percussionniste Marcello Magliocchi. Comme Tasos Stamou joue de la « prepared zither », des cassette loops, digital horn et test generator, et a enregistré avec Adam Bohman, son univers ne lui est pas étranger. Créant un paysage sonore requérant et subtil, un peu comme des sculptures sonores, dans un mode ambient à la fois atmosphérique et noise, Tasos Stamou offre un espace et une dynamique dans lesquels Adrian Northover s’intègre avec subtilité, émotion et une créativité lucide. A.N. joue en fait ce qui doit être joué avec son partenaire : travail sur le timbre, altérations microtonales, introspection, respiration circulaire… et ne délivre ici qu‘une facette de sa personnalité. Et cela, sans en faire de trop, bien dans l’esprit égalitaire de partage du son, de l’espace et du temps chère à John Stevens et qui est, depuis presque quarante ans, la marque de fabrique des improvisateurs libres londoniens, bien avant les continentaux. Un tel musicien pourrait se lancer dans un solo ébouriffant de technique (qu’il a solide), mais ce n’est pas le propos ici. Son écoute et sa réactivité face aux machines est remarquablement nuancée. Le jeu de TS à la cithare évoque parfois le santuri grec.  Mêlé aux drones et battements électroniques, aux frictions minutieuses de la colonne d’air, aux harmoniques pointues et aux loops de fragments de ce qui vient d’être joué, il contribue étrangement à créer un univers sonore requérant et hanté, une démarche introspective, intense mettant en valeur la musicalité potentielle de l’outillage récupéré (électronique low-fi) de Tasos Stamou et du souffle radical d’Adrian Northover. Avec son appareillage des « tape loops », TS tranche dans le flux et le manipule dans l’instant en real time avec subtilité : son partenaire a le don d’en accentuer la physicalité et de rendre cela encore plus organique et spontané. Et donc à l’écoute de Mantra Gora et des sept improvisations dont elle est constituée, je me dis que ce beau duo mérite de se trouver dans la liste exclusive de mes duos favoris, pour sa singularité insigne (avec Hubweber-Zoubek, Ulher - Wassermann, Leimgruber - Turner, Minton - Turner, Butcher -Edwards, Wachsmann - Hauta-Aho, Barre Phillips-Malcolm Goldstein etc…). Remarquable.    





Chelonoidis Nigra IKB Creative Sources CS 345 CD

Ernesto Rodrigues viola Maria da Rocha violin Guilherme Rodrigues cello Miguel Mira double bass Maria Radich voice Paulo Curado flute Nuno Torres alto saxophone Bruno Parrinha clarinet & alto clarinet Yaw Tembe trumpet Eduardo Chagas trombone Armando Pereira accordion António Chaparreiro electric guitar Abdul Moimême prepared electric guitar Carlos Santos electronics Nuno Morão percussion Monsieur Trinité percussion.
Grand orchestre d’improvisation libre, IKB (pour Ives Klein Blue, la pochette de la même couleur avec une tortue dorée, Chelonoidis Nigra) est un modèle du genre. Basée sur les drones aléatoires, les techniques alternatives, le flottement des sons et leur empathie,  une recherche de timbres rares avec des particularités des instruments souvent détournés de leur fonction première, IKB rassemble des improvisateurs d’horizon divers qui se focalisent dans une action instrumentale minimaliste et des combinaisons imprévisibles de sonorités trouvées dans l’instant, parfois fort éloignées de ce pourquoi les instruments utilisés sont conçus. Les sonorités acoustiques évoquent une musique électronique, des bruissements de machine, d’objets, des sifflements, ronflements, sons tenus et en suspension dans l’espace, frottements, scories, résidus, etc… joués avec une lenteur et une douceur caractérisées. En fait, il est presque quasiment impossible de désigner les instruments d’origine des sons entendus. Percussions frottées ou grincées, objets sur les cordes de la guitare d’Abdul Moi-Même, sifflements infimes du saxophone ou de la flûte, souffle et lèvres au trombone ou à la clarinette, cordes du piano, vibration improbable de la contrebasse, tapotements de la percussion, grincements, passage neutre du crin de l’archet sur la corde… mystère quasi monochrome, …. Des sons naissent du silence, se transforment, s’agrègent, meurent, surgissent, tremblent… S’il est quasi  impossible de dire qui joue, il est encore moins facile de deviner combien sont en train de jouer. On a parfois l’impression qu’ils sont trois ou quatre et qu’ils se relaient fréquemment tout en maintenant une réelle continuité et en diversifiant les sons avec autant d’homogénéité que de variété.   Ce n’est pas le premier album d’IKB et celui-ci est tout aussi satisfaisant que le précédent que j’avais chroniqué il y a quelques années (IKB : Dracaena Draco CS 294 CD double), si ce n’est que la couleur bleue IKB du présent album Chelonoidis Nigra est encore plus intense. La musique aussi. Une réussite éminemment collective!

Wire and Sparks Strike Jon Rose Clayton Thomas Mike Majkowski Monotype Rec monolp014

Un beau vinyle à pochette rouge et un graphisme années cinquante : Strike est un trio de cordes atypique : Jon Rose aux violons, Clayton Thomas et Mike Majkowski aux contrebasses, trois australiens. Deux extraits de concerts de 2010 enregistrés au Festival Densités  à Verdun  et à Ausland à Berlin, composés chacun de deux improvisations et trois improvisations. On commence en sourdine avec une action bruissante à peine audible et des frottements légers et indifférenciés, bruités ; le trio construit un univers ramifié. Le violon se trouve au centre dès que les bassistes émettent soudainement quelques coups d’archets faisant vibrer les cordes. Le violoniste se met à frotter énergiquement avec un son retenu comme s’il sciait son violon. La vibration des cordes des contrebasse sont amorties par un objet, sans doute les fameuses plaques de voiture dont je les ai vus se servir en Tchéquie. Les trois musiciens varient la dynamique et le violoniste actionne l’archet sur les cordes avec un son presque ténu, des harmoniques en faisant moirer des glissandi subtils, presqu’insaisissables, les timbres se métamorphosant incessamment au fil des secondes. Le phrasé mélodique est réduit à sa plus simple expression. La trame de la musique est basée sur un frottement obsessionnel et spiralé focalisée sur le son dans toutes ses nuances. Les notes atteintes sont étirées, exploitées, vidées de leur substance. Un des contrebassistes prend le contrepied de l’autre, faisant vibrer étrangement la corde, l’autre jouant des harmoniques aiguës et glissantes au dessus du chevalet, en appliquant un objet sur la corde ou frappant les cordes barrées d’un objet avec le crin du chevalet. Il y a un plaisir bruitiste chez les bassistes et cette vibration excessive des aigus du violon actionné à toute vitesse par un jeu maniaque et incessant. Une mélodie impossible à appréhender se situant au delà d’une conception de l’harmonie même contemporaine, se fait jour, un glissando permanent et improbable. Au début de la deuxième face, un fragment de mélodie, archétype Rosenbergien, est réitéré autour d’un ou deux silences dont la valeur et le placement rythmique sont constamment altérés. Ces coups d’archet exaspérés forment petit à petit un contrepoint délirant, prélude à un sciage spiralé quasi-sadique. Le décor se transforme sans cesse, nous obligeant à réécouter chaque face à nouveau pour saisir le cheminement du trio. Strike ressemble aussi peu que possible à tous les trios ou quatuors de cordes improvisés que j’ai entendus et dans lesquels on retrouve des constantes relativement évitées ici. Leur musique se concentre avant tout sur la nature sonore du violon (la contrebasse étant un gros violon) d’un point de vue physique et ludique à l’écart de la culture du violon classique ou de ce qu’il est possible de construire spontanément en utilisant des procédés compositionnels et des structures. L’ensauvagement sophistiqué si vous voulez et un usage très personnel de la microtonalité, laquelle varie selon les projets acoustiques du violoniste. La dernière pièce commence par des unissons bancaux séparés par des silences et qui s’enchevêtrent petit à petit dans une parodie concertante complètement décalée. L’exécution de leurs idées est empreinte d’un humour caustique  et d’un sens de la dérision, voire du sarcasme, comme s’ils narguaient le microcosme  du violon sérieux. Surréaliste. Jon Rose a effectué d’étonnantes recherches et réflexions sur l’art total du violon et son jeu acoustique au point que sa démarche défie toujours l’entendement. Strike, tout comme Temperaments avec Veryan Weston et The Kryonics avec Matthias Bauer et Alex Kolkowski, est tout à fait exemplaire.

Solo Bernadette Zeilinger  sans label

Spécialiste des flûtes à bec de toutes les dimensions, Bernadette Zeilinger est une improvisatrice et compositrice parmi les plus actives de Vienne où elle anime la série de concerts La Musa en compagnie du guitariste Diego Muné.  Une belle pochette en papier cartonné blanc ornée d’un portrait en bleu et chapeau de l’actrice avec un découpage pop-up original à l’intérieur pour contenir le compact autoproduit, je suppose. Plusieurs flûtes à bec sont sollicitées de l’imposante flûte contrebasse jusqu’au flûtiau traditionnel comme on en trouve dans l’Est de l’Europe. Vienne n’est pas loin des Carpathes ou de la Serbie où ces instruments sont (ou étaient) toujours joués dans les campagnes. Son travail est concentré sur des intervalles disjoints et dissonnants et des effets de glissando – altération des notes, contribuant ainsi à créer une voix singulière, des lignes mélodiques à mi-chemin entre le contemporain et une forme de folklore imaginaire et polymodale. Une musique fine, expressive, poétique, spontanée et chercheuse. Complètement en dehors des sentiers battus. Aussi, Bernadette Zeilinger joue des flûtes à bec en soufflant dans l’orifice de l’anche vibrante et n’épargne pas ses coups de langue ni les effets de souffle dont elle a le secret. Sa musique inspirée tient la distance d’un concert et son apparence a tout de celle d’une fée à la chevelure rouge  et au regard bleu impassible. Une fois, le concert terminé, son beau sourire exprime l’émerveillement de celle qui a reçu un cadeau inespéré. Merveilleux !

Sakoto Fuji – Joe Fonda Duet  Long Song Records LRSDC 140/216

Un excellent duo – première rencontre entre la pianiste Sakoto Fuji et le contrebassiste  Joe Fonda dédié à Paul Bley, les 37 :10 de la première grande partie du concert de Portland, Oregon étant intitulée simplement Paul Bley . C’est auprès de ce musicien légendaire et aujourd’hui disparu, que la pianiste a cherché son inspiration et a suivi son enseignement, enregistrant même un rare duo avec son mentor (label Libra). On retrouve quelques-unes des caractéristiques de Bley au début de ce duo animé et parfois accidenté dans le toucher et les arpèges de S.F. Le pizzicato quasi-mingusien et appuyé (pour ne pas dire débridé) de J.F. dénote un peu par rapport à la référence Bley, lequel sollicitait des bassistes plus réservés en quelque sorte. Cela dit le duo fonctionne et au départ de séquences « jazz libre », les deux musiciens n’hésitent pas à plonger dans la recherche de sonorités, la pianiste actionnant directement les cordes dans la table d’harmonie. Quand l’archet fait vibrer la contrebasse d’une aérienne manière et que le silence point, la pianiste délivre un toucher délicieux et pensif avec peu de notes et le bassiste entonne une élégie à la flûte. Curieux. Le dialogue reprend presque mais la pianiste s’engage dans un léger et court développement arpégé pour laisser ensuite le bassiste en solitaire travailler un motif. Naît ensuite un dialogue intime, la pianiste avec des motifs presque folk-lyrique et le bassiste avec un ostinato décliné dans toutes ses variations qui évolue dans une improvisation libre à l’inspiration bluesy, suivie par une empoignade à plein clavier où Fonda paie de sa personne. Les deux musiciens ont recours à plusieurs formules d’ostinatos appuyés et à des changements rapides de climats et de direction, comme ce beau jeu avec les harmoniques de la contrebasse vers la fin. Le deuxième morceau du concert de 11:20, JSN pour Joe, Sakoto et Natsuki, l’époux de la pianiste, le trompettiste Natsuki Tamura, rejoignant le duo sur scène pour un trio final. Les deux musiciens ne se connaissaient pas et donnent parfois l’impression de se chercher. Avec la participation de Tamura en trio, apparaît un peu de mystère, la communion est établie et l’esprit de Paul Bley flotte dans l’espace. La pianiste y dit l’essentiel. De la bonne musique d’essence jazz avec de la liberté, l’enregistrement (techniquement moyen) d’un concert honnête, enjoué et qui démontre les potentialités de ce duo dont c’est la toute première rencontre. On leur souhaite de se retrouver pour approfondir leur mise en commun musicale.

From-To-From Alvin Fielder David Dove Jason Jackson Damon Smith BPA

Cela fait quelques années que j’avais trouvé cet album en quartet sur le label Balance Point Acoustics du très actif contrebassiste Damon Smith. Celui-ci avait inauguré son label par un très beau duo avec feu Peter Kowald. Une série de rencontres discographiques remarquées avec des improvisateurs européens tels Wolfgang Fuchs, Birgit Ulher, Martin Blume, Tony Bevan, Phil Wachsmann, Bigge Vinkeloe, John Butcher et Fred Van Hove etc… faisait de lui le parangon de l’improvisation « non-idiomatique » sur la côte ouest. Il a aussi travaillé avec Henry Kaiser et feu Marco Eneidi. Mais ici avec le vétéran Alvin Fielder, batteur historique du Sound inaugural de Roscoe Mitchell (1966), en phase avec le drumming Néo-Orléanais d’Ed Blackwell. La personnalité chaleureuse du tromboniste David Dove, un infatigable activiste organisateur de concerts à Houston où résidait alors Damon Smith, fait plus qu’évoquer le souffle impétueux (Dixieland Cosmique) de Roswell Rudd à l’époque du New York Art Quartet. Le saxophoniste ténor et baryton Jason Jackson se révèle un artisan du souffle soulful avec une sonorité afro-américaine authentique. Certains lecteurs sont informés de la querelle des Anciens et des Modernes qui divisent les tenants de l’improvisation libre radicale (non-idiomatique, dixit Derek Bailey) et ceux du free-jazz / Great Black Music. Soyons objectifs : je peux vous faire entendre des enregistrements du dit « free-jazz » qui sont barbants, stéréotypés, conventionnels, avec thèmes, solos interminables de X, puis de Y, avec une hiérarchie dans les instruments. Comme certains improvisateurs radicaux sont parfois dans une posture … minimaliste par exemple (je répète le mot de Lê Quan Ninh, un artiste particulièrement lucide et radical), il y a finalement à boire et à manger dans cette polémique. En ce qui me concerne, étant un chaud partisan de l'improvisation libre radicale et "totale", j'apprécie la musique cataloguée comme free jazz quand il y a une recherche en matière de formes, d'interactions, d'imbrication collective, de créativité. Eviter la routine, le lieu commun etc... Bref, ce que j’aime dans ce From-to-From, c’est la qualité du partage, du sens de l’échange réciproque et leur interaction qui va plus vers l’improvisation collective et une simultanéité de leurs actions, cette spontanéité naturelle telle qu’on la trouvait dans le quartette original d’Ornette Coleman et l’Art Ensemble des grands jours. La musique est construite dans l’instant plutôt que suivant des structures préétablies et rigides. Certaines idées sonores de Smith et Fielder font plus qu’évoquer l’improvisation libre. Les deux souffleurs s’y prêtent de bonnes grâces. À certains moments, ils renouent avec un swing contagieux durant lesquels la coulisse de Dove nous enchante avec ce son gras, bluesy et chaleureux et ces ornements constitutifs du jazz. Une dimension joyeusement ludique contraste avec une nonchalance nostalgique presque désabusée. Que Jackson ne soit pas à proprement parler un as du saxophone comme un Kidd Jordan, compagnon habituel de Fielder, cela n’empêche pas ce quartet formidablement soudé de nous délivrer une musique pleine d’énergie, de lucidité, de subtilité et sa part de rêves. Un très beau concert.