mardi 17 janvier 2017

Adrian Northover & Tasos Stamou/ IKB / Jon Rose Clayton Thomas Mike Majkowski / Bernadette Zeilinger / Sakoto Fuji – Joe Fonda / Alvin Fielder David Dove Jason Jackson Damon Smith


Mantra Gora Adrian Northover & Tasos Stamou Linear Obsessional LOR052 https://linearobsessional.bandcamp.com/album/mantra-gora   

Logé dans un boîtier plastique rouge en forme de valisette rectangulaire, Mantra Gora est un objet relativement encombrant pour celui ou celle qui a déjà un peu de mal à ranger ses disques dans de multiples étagères calibrées pour les CD en format jewel-box ou digipack. Néanmoins, l’écoute de Mantra Gora, une belle collaboration improvisée de l’artiste sonore grec Tasos Stamou et du saxophoniste londonien Adrian Northover, trouvera sa vraie place, bien à l’écart d’un quelconque classement. Parmi les souffleurs britanniques « of note » qui méritent d’être suivis pour la grande qualité de leurs musiques et qui ne sont pas (actuellement) visibles dans les festivals, catalogues de labels, médias, Adrian Northover est le premier nom qui me vient à l’esprit. Ce virtuose des saxophones alto et soprano fut de l’épopée de B-Shops for the Poor avec le saxophoniste David Petts et … le contrebassiste John Edwards, bien avant que celui-ci devienne un artiste incontournable. Il est aussi un des piliers des Remote Viewers pour lesquels Petts conçoit la musique.  Membre éminent du London Improvisors Orchestra dès 1999, il faisait bien plus qu’assurer au sein de la section d’anches quand celle-ci comptait Evan Parker, Lol Coxhill, John Butcher, Jacques Foschia, Alex Ward, Harrison Smith et cie... C’est d’ailleurs au LIO qu’il rencontra Adam Bohman, l’homme aux objets amplifiés et aux textes surréalistes, et depuis quinze ans, ces deux artistes collaborent très étroitement quasi chaque semaine. Par ailleurs, musicien de jazz moderne de haut niveau  ainsi que dans le « cross-over » ethnique avec des musiciens de Raga indien, musique qu’il appréhende avec talent, il a initié récemment des collaborations Outre-Manche entre autres avec le superbe percussionniste Marcello Magliocchi. Comme Tasos Stamou joue de la « prepared zither », des cassette loops, digital horn et test generator, et a enregistré avec Adam Bohman, son univers ne lui est pas étranger. Créant un paysage sonore requérant et subtil, un peu comme des sculptures sonores, dans un mode ambient à la fois atmosphérique et noise, Tasos Stamou offre un espace et une dynamique dans lesquels Adrian Northover s’intègre avec subtilité, émotion et une créativité lucide. A.N. joue en fait ce qui doit être joué avec son partenaire : travail sur le timbre, altérations microtonales, introspection, respiration circulaire… et ne délivre ici qu‘une facette de sa personnalité. Et cela, sans en faire de trop, bien dans l’esprit égalitaire de partage du son, de l’espace et du temps chère à John Stevens et qui est, depuis presque quarante ans, la marque de fabrique des improvisateurs libres londoniens, bien avant les continentaux. Un tel musicien pourrait se lancer dans un solo ébouriffant de technique (qu’il a solide), mais ce n’est pas le propos ici. Son écoute et sa réactivité face aux machines est remarquablement nuancée. Le jeu de TS à la cithare évoque parfois le santuri grec.  Mêlé aux drones et battements électroniques, aux frictions minutieuses de la colonne d’air, aux harmoniques pointues et aux loops de fragments de ce qui vient d’être joué, il contribue étrangement à créer un univers sonore requérant et hanté, une démarche introspective, intense mettant en valeur la musicalité potentielle de l’outillage récupéré (électronique low-fi) de Tasos Stamou et du souffle radical d’Adrian Northover. Avec son appareillage des « tape loops », TS tranche dans le flux et le manipule dans l’instant en real time avec subtilité : son partenaire a le don d’en accentuer la physicalité et de rendre cela encore plus organique et spontané. Et donc à l’écoute de Mantra Gora et des sept improvisations dont elle est constituée, je me dis que ce beau duo mérite de se trouver dans la liste exclusive de mes duos favoris, pour sa singularité insigne (avec Hubweber-Zoubek, Ulher - Wassermann, Leimgruber - Turner, Minton - Turner, Butcher -Edwards, Wachsmann - Hauta-Aho, Barre Phillips-Malcolm Goldstein etc…). Remarquable.    





Chelonoidis Nigra IKB Creative Sources CS 345 CD

Ernesto Rodrigues viola Maria da Rocha violin Guilherme Rodrigues cello Miguel Mira double bass Maria Radich voice Paulo Curado flute Nuno Torres alto saxophone Bruno Parrinha clarinet & alto clarinet Yaw Tembe trumpet Eduardo Chagas trombone Armando Pereira accordion António Chaparreiro electric guitar Abdul Moimême prepared electric guitar Carlos Santos electronics Nuno Morão percussion Monsieur Trinité percussion.
Grand orchestre d’improvisation libre, IKB (pour Ives Klein Blue, la pochette de la même couleur avec une tortue dorée, Chelonoidis Nigra) est un modèle du genre. Basée sur les drones aléatoires, les techniques alternatives, le flottement des sons et leur empathie,  une recherche de timbres rares avec des particularités des instruments souvent détournés de leur fonction première, IKB rassemble des improvisateurs d’horizon divers qui se focalisent dans une action instrumentale minimaliste et des combinaisons imprévisibles de sonorités trouvées dans l’instant, parfois fort éloignées de ce pourquoi les instruments utilisés sont conçus. Les sonorités acoustiques évoquent une musique électronique, des bruissements de machine, d’objets, des sifflements, ronflements, sons tenus et en suspension dans l’espace, frottements, scories, résidus, etc… joués avec une lenteur et une douceur caractérisées. En fait, il est presque quasiment impossible de désigner les instruments d’origine des sons entendus. Percussions frottées ou grincées, objets sur les cordes de la guitare d’Abdul Moi-Même, sifflements infimes du saxophone ou de la flûte, souffle et lèvres au trombone ou à la clarinette, cordes du piano, vibration improbable de la contrebasse, tapotements de la percussion, grincements, passage neutre du crin de l’archet sur la corde… mystère quasi monochrome, …. Des sons naissent du silence, se transforment, s’agrègent, meurent, surgissent, tremblent… S’il est quasi  impossible de dire qui joue, il est encore moins facile de deviner combien sont en train de jouer. On a parfois l’impression qu’ils sont trois ou quatre et qu’ils se relaient fréquemment tout en maintenant une réelle continuité et en diversifiant les sons avec autant d’homogénéité que de variété.   Ce n’est pas le premier album d’IKB et celui-ci est tout aussi satisfaisant que le précédent que j’avais chroniqué il y a quelques années (IKB : Dracaena Draco CS 294 CD double), si ce n’est que la couleur bleue IKB du présent album Chelonoidis Nigra est encore plus intense. La musique aussi. Une réussite éminemment collective!

Wire and Sparks Strike Jon Rose Clayton Thomas Mike Majkowski Monotype Rec monolp014

Un beau vinyle à pochette rouge et un graphisme années cinquante : Strike est un trio de cordes atypique : Jon Rose aux violons, Clayton Thomas et Mike Majkowski aux contrebasses, trois australiens. Deux extraits de concerts de 2010 enregistrés au Festival Densités  à Verdun  et à Ausland à Berlin, composés chacun de deux improvisations et trois improvisations. On commence en sourdine avec une action bruissante à peine audible et des frottements légers et indifférenciés, bruités ; le trio construit un univers ramifié. Le violon se trouve au centre dès que les bassistes émettent soudainement quelques coups d’archets faisant vibrer les cordes. Le violoniste se met à frotter énergiquement avec un son retenu comme s’il sciait son violon. La vibration des cordes des contrebasse sont amorties par un objet, sans doute les fameuses plaques de voiture dont je les ai vus se servir en Tchéquie. Les trois musiciens varient la dynamique et le violoniste actionne l’archet sur les cordes avec un son presque ténu, des harmoniques en faisant moirer des glissandi subtils, presqu’insaisissables, les timbres se métamorphosant incessamment au fil des secondes. Le phrasé mélodique est réduit à sa plus simple expression. La trame de la musique est basée sur un frottement obsessionnel et spiralé focalisée sur le son dans toutes ses nuances. Les notes atteintes sont étirées, exploitées, vidées de leur substance. Un des contrebassistes prend le contrepied de l’autre, faisant vibrer étrangement la corde, l’autre jouant des harmoniques aiguës et glissantes au dessus du chevalet, en appliquant un objet sur la corde ou frappant les cordes barrées d’un objet avec le crin du chevalet. Il y a un plaisir bruitiste chez les bassistes et cette vibration excessive des aigus du violon actionné à toute vitesse par un jeu maniaque et incessant. Une mélodie impossible à appréhender se situant au delà d’une conception de l’harmonie même contemporaine, se fait jour, un glissando permanent et improbable. Au début de la deuxième face, un fragment de mélodie, archétype Rosenbergien, est réitéré autour d’un ou deux silences dont la valeur et le placement rythmique sont constamment altérés. Ces coups d’archet exaspérés forment petit à petit un contrepoint délirant, prélude à un sciage spiralé quasi-sadique. Le décor se transforme sans cesse, nous obligeant à réécouter chaque face à nouveau pour saisir le cheminement du trio. Strike ressemble aussi peu que possible à tous les trios ou quatuors de cordes improvisés que j’ai entendus et dans lesquels on retrouve des constantes relativement évitées ici. Leur musique se concentre avant tout sur la nature sonore du violon (la contrebasse étant un gros violon) d’un point de vue physique et ludique à l’écart de la culture du violon classique ou de ce qu’il est possible de construire spontanément en utilisant des procédés compositionnels et des structures. L’ensauvagement sophistiqué si vous voulez et un usage très personnel de la microtonalité, laquelle varie selon les projets acoustiques du violoniste. La dernière pièce commence par des unissons bancaux séparés par des silences et qui s’enchevêtrent petit à petit dans une parodie concertante complètement décalée. L’exécution de leurs idées est empreinte d’un humour caustique  et d’un sens de la dérision, voire du sarcasme, comme s’ils narguaient le microcosme  du violon sérieux. Surréaliste. Jon Rose a effectué d’étonnantes recherches et réflexions sur l’art total du violon et son jeu acoustique au point que sa démarche défie toujours l’entendement. Strike, tout comme Temperaments avec Veryan Weston et The Kryonics avec Matthias Bauer et Alex Kolkowski, est tout à fait exemplaire.

Solo Bernadette Zeilinger  sans label

Spécialiste des flûtes à bec de toutes les dimensions, Bernadette Zeilinger est une improvisatrice et compositrice parmi les plus actives de Vienne où elle anime la série de concerts La Musa en compagnie du guitariste Diego Muné.  Une belle pochette en papier cartonné blanc ornée d’un portrait en bleu et chapeau de l’actrice avec un découpage pop-up original à l’intérieur pour contenir le compact autoproduit, je suppose. Plusieurs flûtes à bec sont sollicitées de l’imposante flûte contrebasse jusqu’au flûtiau traditionnel comme on en trouve dans l’Est de l’Europe. Vienne n’est pas loin des Carpathes ou de la Serbie où ces instruments sont (ou étaient) toujours joués dans les campagnes. Son travail est concentré sur des intervalles disjoints et dissonnants et des effets de glissando – altération des notes, contribuant ainsi à créer une voix singulière, des lignes mélodiques à mi-chemin entre le contemporain et une forme de folklore imaginaire et polymodale. Une musique fine, expressive, poétique, spontanée et chercheuse. Complètement en dehors des sentiers battus. Aussi, Bernadette Zeilinger joue des flûtes à bec en soufflant dans l’orifice de l’anche vibrante et n’épargne pas ses coups de langue ni les effets de souffle dont elle a le secret. Sa musique inspirée tient la distance d’un concert et son apparence a tout de celle d’une fée à la chevelure rouge  et au regard bleu impassible. Une fois, le concert terminé, son beau sourire exprime l’émerveillement de celle qui a reçu un cadeau inespéré. Merveilleux !

Sakoto Fuji – Joe Fonda Duet  Long Song Records LRSDC 140/216

Un excellent duo – première rencontre entre la pianiste Sakoto Fuji et le contrebassiste  Joe Fonda dédié à Paul Bley, les 37 :10 de la première grande partie du concert de Portland, Oregon étant intitulée simplement Paul Bley . C’est auprès de ce musicien légendaire et aujourd’hui disparu, que la pianiste a cherché son inspiration et a suivi son enseignement, enregistrant même un rare duo avec son mentor (label Libra). On retrouve quelques-unes des caractéristiques de Bley au début de ce duo animé et parfois accidenté dans le toucher et les arpèges de S.F. Le pizzicato quasi-mingusien et appuyé (pour ne pas dire débridé) de J.F. dénote un peu par rapport à la référence Bley, lequel sollicitait des bassistes plus réservés en quelque sorte. Cela dit le duo fonctionne et au départ de séquences « jazz libre », les deux musiciens n’hésitent pas à plonger dans la recherche de sonorités, la pianiste actionnant directement les cordes dans la table d’harmonie. Quand l’archet fait vibrer la contrebasse d’une aérienne manière et que le silence point, la pianiste délivre un toucher délicieux et pensif avec peu de notes et le bassiste entonne une élégie à la flûte. Curieux. Le dialogue reprend presque mais la pianiste s’engage dans un léger et court développement arpégé pour laisser ensuite le bassiste en solitaire travailler un motif. Naît ensuite un dialogue intime, la pianiste avec des motifs presque folk-lyrique et le bassiste avec un ostinato décliné dans toutes ses variations qui évolue dans une improvisation libre à l’inspiration bluesy, suivie par une empoignade à plein clavier où Fonda paie de sa personne. Les deux musiciens ont recours à plusieurs formules d’ostinatos appuyés et à des changements rapides de climats et de direction, comme ce beau jeu avec les harmoniques de la contrebasse vers la fin. Le deuxième morceau du concert de 11:20, JSN pour Joe, Sakoto et Natsuki, l’époux de la pianiste, le trompettiste Natsuki Tamura, rejoignant le duo sur scène pour un trio final. Les deux musiciens ne se connaissaient pas et donnent parfois l’impression de se chercher. Avec la participation de Tamura en trio, apparaît un peu de mystère, la communion est établie et l’esprit de Paul Bley flotte dans l’espace. La pianiste y dit l’essentiel. De la bonne musique d’essence jazz avec de la liberté, l’enregistrement (techniquement moyen) d’un concert honnête, enjoué et qui démontre les potentialités de ce duo dont c’est la toute première rencontre. On leur souhaite de se retrouver pour approfondir leur mise en commun musicale.

From-To-From Alvin Fielder David Dove Jason Jackson Damon Smith BPA

Cela fait quelques années que j’avais trouvé cet album en quartet sur le label Balance Point Acoustics du très actif contrebassiste Damon Smith. Celui-ci avait inauguré son label par un très beau duo avec feu Peter Kowald. Une série de rencontres discographiques remarquées avec des improvisateurs européens tels Wolfgang Fuchs, Birgit Ulher, Martin Blume, Tony Bevan, Phil Wachsmann, Bigge Vinkeloe, John Butcher et Fred Van Hove etc… faisait de lui le parangon de l’improvisation « non-idiomatique » sur la côte ouest. Il a aussi travaillé avec Henry Kaiser et feu Marco Eneidi. Mais ici avec le vétéran Alvin Fielder, batteur historique du Sound inaugural de Roscoe Mitchell (1966), en phase avec le drumming Néo-Orléanais d’Ed Blackwell. La personnalité chaleureuse du tromboniste David Dove, un infatigable activiste organisateur de concerts à Houston où résidait alors Damon Smith, fait plus qu’évoquer le souffle impétueux (Dixieland Cosmique) de Roswell Rudd à l’époque du New York Art Quartet. Le saxophoniste ténor et baryton Jason Jackson se révèle un artisan du souffle soulful avec une sonorité afro-américaine authentique. Certains lecteurs sont informés de la querelle des Anciens et des Modernes qui divisent les tenants de l’improvisation libre radicale (non-idiomatique, dixit Derek Bailey) et ceux du free-jazz / Great Black Music. Soyons objectifs : je peux vous faire entendre des enregistrements du dit « free-jazz » qui sont barbants, stéréotypés, conventionnels, avec thèmes, solos interminables de X, puis de Y, avec une hiérarchie dans les instruments. Comme certains improvisateurs radicaux sont parfois dans une posture … minimaliste par exemple (je répète le mot de Lê Quan Ninh, un artiste particulièrement lucide et radical), il y a finalement à boire et à manger dans cette polémique. En ce qui me concerne, étant un chaud partisan de l'improvisation libre radicale et "totale", j'apprécie la musique cataloguée comme free jazz quand il y a une recherche en matière de formes, d'interactions, d'imbrication collective, de créativité. Eviter la routine, le lieu commun etc... Bref, ce que j’aime dans ce From-to-From, c’est la qualité du partage, du sens de l’échange réciproque et leur interaction qui va plus vers l’improvisation collective et une simultanéité de leurs actions, cette spontanéité naturelle telle qu’on la trouvait dans le quartette original d’Ornette Coleman et l’Art Ensemble des grands jours. La musique est construite dans l’instant plutôt que suivant des structures préétablies et rigides. Certaines idées sonores de Smith et Fielder font plus qu’évoquer l’improvisation libre. Les deux souffleurs s’y prêtent de bonnes grâces. À certains moments, ils renouent avec un swing contagieux durant lesquels la coulisse de Dove nous enchante avec ce son gras, bluesy et chaleureux et ces ornements constitutifs du jazz. Une dimension joyeusement ludique contraste avec une nonchalance nostalgique presque désabusée. Que Jackson ne soit pas à proprement parler un as du saxophone comme un Kidd Jordan, compagnon habituel de Fielder, cela n’empêche pas ce quartet formidablement soudé de nous délivrer une musique pleine d’énergie, de lucidité, de subtilité et sa part de rêves. Un très beau concert.

mercredi 11 janvier 2017

Gerhard Uebele Klaus Kürvers Rémy Bélanger de Beauport / Ernesto Rodrigues & friends : String Theory / Théatron / String Quartet/ Fred Lonberg - Holm & Adam Golebiewski

Thuya (Québec – Berlin String Trio) Gerhard Uebele Klaus Kürvers Rémy Bélanger de Beauport Creative Sources CS 378 CD

Parmi la production féconde du label Creative Sources, j’ai pointé cet album, Thuya (la graphie du titre sur la pochette utilise un Y dont la casse est inconnue sur mon Mac), car la musique est jouée par un trio de violon – violoncelle - contrebasse absolument remarquable et comme disait si bien le Dr Johannes Rosenberg, c’est en réunissant des instrumentistes de la famille des violons ensemble à l’exclusion d’autre instrument, que la nature profonde des violons, altos, violoncelles et contrebasses se révèlent sur leur meilleur jour. Il s’agit de créer un maximum d’empathie. Et d’ajouter, cela se vérifie encore plus dans le cadre de l’improvisation libre… Le violoniste Berlinois Gerhard Uebele, entendu il y a longtemps en compagnie d’Ernesto Rodrigues au début de l’existence du label Creative Sources, le contrebassiste Klaus Kürvers, lui aussi Berlinois, entendu lui aussi avec E. Rodrigues, mais surtout dans une extraordinaire quartette de contrebasses, Sequoia (Rotations / Evil Rabbit), et le violoncelliste Québecquois Rémy Bélanger de Beaufort que je découvre à l’instant dans cet excellent Thuya (Québec – Berlin String Trio) . Deux concerts de novembre 2015 (pièces de 8 à 11) et de mai 2016 (1 à 7) à Berlin. Une écoute magnifique, une recherche de sons et un sens de l’empathie concertante, mais aussi déconcertante, décomplexée (les bases de leurs inspirations sont multiples et puisent autant dans l’expérience contemporaine, dans la pratique de l’improvisation radicale et l’expressivité des musiques populaires où le violon est un instrument majeur). On a droit à tout un éventail de frottements, de cadences, de rêves… Complexité à plusieurs voix qui fusent de toutes parts et explosent en séquences sombres qui se moirent lentement et dont les timbres et les lignes s’interpénètrent tout en douceur. Le trio décline de nombreuses facettes, crée des cheminements peu prévisibles; les glissandi, les frottements s’entrecroisent, la musique s’anime après un long moment de communion introspective, des motifs s’ajoutent, évoluent, se transforment, créant l’impression enchanteresse d’avoir traversé un paysage vivant et partagé un moment de grâce. La qualité des cordistes, le travail à l’archet, la majesté de la contrebasse de Kürvers, la pureté du son de Uebele, l’empathie spontanée de Bélanger font de cet album, une petite merveille. Deux beaux concerts auxquels on aurait aimé assister.

Gravity : String Theory Creative Sources CS 301 CD

Sans nul doute, un des plus beaux projets réalisés par la galaxie des improvisateurs portugais fédérés autour de l’altiste Ernesto Rodrigues et de ses amis. Tous les instruments utilisés par les dix-huit musiciens présents sont « à cordes » qu’elles soient frottées (violons, violes de gambe, violoncelles, contrebasses), pincées (guitares, cithares, harpes) ou frappées / pincées par un mécanisme à clavier (piano, clavecin). Gravity est une longue improvisation qui occupe toute la durée du compact, excellemment enregistrée et préparée pour le disque par Ernesto lui-même. Quand on imagine les difficultés rencontrées pour trouver un lieu décent, rassembler autant de musiciens, les focaliser sur une idée bien précise comme cet orchestre à cordes, on peut d’ores et déjà saluer le travail extraordinaire de ces musiciens portugais réunis par Ernesto Rodrigues, lui-même venant de produire en 2016 pas moins de dix-huit albums avec ses collaborations sur son propre label avec plus de 400 réfférences à ce jour. Un disque avec 18 musiciens et 18 albums Creative Sources, dont quatre présentent la musique d’ensembles collectifs plus imposants tels le présent String Theory, Théatron, IKB et Variable Geometry Orchestra, ces deux derniers ensembles n’étant pas à leur coup d’essai. Les effectifs du Variable Geometry Orchestra dans Quasar, leur nouvel album, culminent à 46 musiciens. Collectivement et musicalement, il s’agit donc d’une œuvre et un travail de longue haleine et on peut d’ores et déjà considérer la personnalité d’Ernesto Rodrigues, l’animateur infatigable de Lisbonne aussi incontournable que celles d’Eddie Prévost, Rhodri Davies, Michel Doneda ou Franz Hautzinger, par exemple, parmi les artistes qui ont contribué à renouveler la pratique de l’improvisation libre ces vingt dernières années vers des formes empreintes de minimalisme, mot qualifiant grossièrement les tendances lower-case, réductionnistes, new silence, etc... Et quoi de plus exemplaire que ce Gravity qui, débutant par un ostinato fantomatique, visite les agrégats de sons, de frottements, de pincements, de curieuses vibrations, de grincements dynamiques dans une vision kalidéoscopique et arachnéenne de l’action instrumentale cordiste. Violoncelle ou guitare préparées, miasmes de violon, grattages, sons fantômes, bruissements mystérieux. Bien qu’il semble qu’un parcours obligé soit tracé, certains instruments interviennent de concert comme si le moment était choisi : l’improvisation libre et leurs qualités innées d’écoute mutuelle, d’action et de réaction simultanées et de finesse dans l’empathie, permettent aux compagnons de String Theory de tracer un chemin, de construire un univers à la fois homogène et hétérogène suivant le point de vue sur lequel on se place. En effet, une communauté de sentiment, une température ambiante partagée par chacun se dessine et relie toutes les spécificités sonores, timbrales, les dynamiques, les affirmations franches et les connivences enjouées qui affleurent au long des trente neuf minutes trente cinq secondes. Les actions des musiciens peuvent se révéler très diversifiées ou concentrées dans un même élan selon le feeling de chacun. Gravity est un enregistrement unique dans les annales de la musique improvisée et c’est pourquoi je vais m’attarder par la suite sur les projets sœurs IKB, Variable Geometry Orchestra et Théatron dans les chroniques suivantes. Ce n’est pas tous les jours que des formations orchestrales aussi étendues et intégrées dasn une communauté locale soient documentées dans le domaine de l’improvisation contemporaine. Les musiciens : Ernesto Rodrigues - viola, harp Raquel Fernandes - violin Maria do Mar - violin David Maranha - violin Guilherme Rodrigues - cello Yu Lin Humm - cello Helena Espvall - cello Miguel Ivo Cruz - viola da gamba Bernardo Álvares - double bass João Madeira - double bass Abdul Moimême - classical guitar, 12 string acoustic guitar, mandolin Flak - acoustic guitar Emídio Buchinho - acoustic guitar John Klima - acoustic bass guitar Adriana Sá - zither Joana Bagulho - harpsichord Simão Costa - piano.
PS : Donc un peu de patience : les chroniques relatives à IKB et VGO seront publiées incessamment, l’écriture de ces chroniques n’est pas instantanée et nécessite un peu de temps.  À suivre dans les pages suivantes.

Suspensão Théatron Creative Sources CS 404 CD

Ernesto Rodrigues viola, Yu Lin Hum cello, Hernâni Faustino double bass, Nuno Torres sax alto, Eduoardo Chagas trombone, Rodrigo Pinheiro piano, Emidio Buchinho electric guitar, Flak acoustic guitar, André Hencleeday tenor psaltery, Carlos Santos, electronics, Nuno Morão percussion.
Débutant par un drone grave, Suspensão est un bel exemple du développement du son collectif en suspension ou en sustain si on veut se référer au travail de John Stevens avec le Spontaneous Music Ensemble ou Orchestra. Confer la toute récente compilation du Spontaneous Music Orchestra, Search and Reflect (Emanem 5216), où figure le fameux enregistrement de Sustain du SME + = SMO le 25 janvier 1975. À l’intérieur du mouvement des sons suspendus interviennent subrepticement des interjections et des improvisations éclatées bien calibrées qui cadrent parfaitement avec les drones. Le pianiste frappe une note grave en pressant sur la corde ou joue des notes isolées, le tromboniste articule avec empressement une ventilation bruissante, le saxophoniste amortit ses coups de langue sur le bord de l’anche et fait trembler la colonne d’air. De la trame globale se dégage un crescendo minutieux où les mains se libèrent, les sons éclatent sourdement et l’alto d’Ernesto Rodrigues se faufile prestement en sourdine, empilant les harmoniques. De manière progressive avec quand même quelques à-coup tranchants, les musiciens font transiter le flux dans des climats variés, le décor évolue. Vers la moitié du parcours, l’orage menace, la fébrilité gagne les participants, le jeu est tendu. Du moins, l’attaque des instruments, cordes, piano, percussions, guitare suggère une violence sourde, rentrée, comme si la foudre allait éclater. Mais, au sein de cette bourrasque invisible, deux ou trois ou quatre des musiciens ont maintenu le drone, ces sons en suspension qui conservent une hauteur précise un long moment et dont les timbres et la texture évoluent insensiblement. Puis vient une lueur, le ciel se dégage et l’auditeur sent poindre un sentiment d’apaisement. Les instrumentistes volatiles se déposent successivement sur la trame et les sons se relâchent en une stase nonchalante. La symbiose au sein de l’ensemble se fait jour dans le détail sonore et l’affect partagé tacitement transparaît au fil des secondes, qui s’évanouissent par centaines, créant un flux vers l’infini. Une performance collective de haut vol fédérant des musiciens d’horizon divers, hautement concernés par l'instant partagé.

Iridium String Quartet Maria Da Rocha Ernesto Rodrigues Guilherme Rodrigues Miguel Mira Creative Sources CS 350 CD

Il était temps ! Oui, il était temps que notre ami Ernesto Rodrigues et ses camarades fassent un quatuor violonistique. Violon (Maria Da Rocha) alto (Ernesto Rodrigues),  violoncelle (Guilherme Rodrigues), contrebasse (Miguel Mira), la belle formule. Comme l’a si bien souligné Johannes Rosenberg, compositeur, improvisateur, violoniste exceptionnel, ethnomusicologue et théoricien de l’art total du violon, les instruments de la famille du violon ne révèlent leur nature profonde, la symbiose infinie de leurs timbres, que rassemblés dans un même orchestre de cordes frottées. Iridium est un des plus beaux enregistrements des groupes documentés par Ernesto via son label Creative Sources, et cette raison n’y est pas étrangère. Je me rappelle bien avoir écouté et chroniqué, Drain,  un autre cd d’Ernesto et Guilherme Rodrigues avec le violoniste Mathieu Werchowski il y a quelques années. Leur jeu instrumental évoquait alors pour moi le travail sonore d’un ébéniste qui fait grincer le bois sous toutes ses coutures. Il y a encore un peu de cela dans Iridium. Deux longues pièces : 2466 ° C et 4428 ° C. Dans 2466 °C, les cordes frottées semblent préparées de manière à transformer la résonance, le jeu de l’archet et des doigts sur la touche et leurs pressions spécifiques  empêchent d’une manière ou d’une autre la vibration « naturelle » conventionnelle du violon, du violoncelle ou de la contrebasse. Il consiste à produire des drones – sustain sur une note, grave ou aiguë, lesquelles agrègent leurs sons secs et bruissant, les harmoniques, les frottements mécaniques, les notes fantômes, à la trame, les timbres grinçant comme si le vernis qui geignait ou criait et non le bois de la caisse de l’instrument qui chante. Dans 4428°C, on utilise plusieurs jeux percussifs du bois de l’archet sur les cordes pour agrémenter les drones et diversifier les textures. En se tenant à cette technique, les musiciens font évoluer la pièce insensiblement vers des échanges plus vifs où la dimension rythmique en pulsations libres et brefs coups d’archets rebondissant prennent une aspect ludique. Soudain, le jeu en drones reprend, s’épaissit, se tend et devient plus tendre, malléable, lyrique. Après quelques minutes, le violon et l’alto sont frottés intensément en pressant l’archet avec insistance avec un son nasillard évoquant une voix de fausset qui dérape, puis se décontractent dans un faux unisson. La pièce évolue ensuite dans des frottements presque muets et se termine avec des grincements et des chocs qui s’arrêtent abruptement comme si on avait coupé la bande sans aucune respiration. Il y aurait peut être une marche à suivre guidant l’exécution ou est-ce complètement libre ? Rien n’est mentionné sur la pochette cartonnée. Ces manières toutes particulières de faire sonner les cordes à l’archet en utilisant ces techniques alternatives nous font découvrir ces sons étranges dans des variétés infinies au niveau de la texture, de la coloration, de la densité, de l’intensité qui se mêlent, s’agrègent, se pénètrent, se fondent dans une fascinante bande-son. Si cette démarche très appliquée peut sembler assez monocorde et répétitive de prime abord, une écoute attentive nous en révèle la richesse. Ces quatre improvisateurs étendent au maximum les possibilités sonores dans le cadre d’une approche musicale au départ très restreinte de sons soutenus basés bien souvent sur une seule note. Paradoxalement, ils font donc preuve d’une grande imagination au niveau instrumental et invention sonore et cet album Iridium est un chef d’œuvre du genre.


Relephant Fred Lonberg Holm  & Adam Golebiewski Bocian records


Duo dynamique violoncelle & percussion réunissant une valeur sûre, Fred Lonberg Holm qu’on a pu entendre souvent en bonne compagnie (Ken Vandermark, Joe McPhee, Frode Gjerstad, Michael Zerang et Brötzmann) et un percussionniste polonais dont j’ai beaucoup apprécié l’album solo Pool North (Latarnia), Adam Golebiewski. J’avais d’ailleurs chroniqué cet album vraiment passionnant. (http://orynx-improvandsounds.blogspot.be/2015/11/microlabels-improvises-et-reeditions.html). Le violoncelle est amplifié et truffé d’électronique, dans une esthétique sonore « post-rock » dynamique. Sous les mains de Adam G, la percussion acquiert une dimension ludique au moyen d’objets placés sur sa batterie, avec une solide coordination des gestes et une surprenante variété sonore: simultanément les roulements croisent les grattages de surfaces métalliques, des cloches ou des cymbales tintent dans l’aigu, un archet frotte cymbales et gongs : dans un même élan des frappes contrastées relance l’attention. Cela évoque un peu Roger Turner, Lovens ou encore Oxley, bien qu’il ait un style personnel et identifiable, mais aussi la démarche de Ponthévia. Des surprises donc de la part du percussionniste et une expertise remarquable dans le jeu des cymbales avec l’archet amplifiée par les peaux. Mais surtout une grande qualité de dialogue et de symbiose dans l’action au point qu’il semble qu’on entende qu’un seul et même musicien, alors qu’ils jouent à deux. Malgré l’insistance du violoncelliste à jouer amplifié et « déformé » électroniquement (on perd des nuances de jeu à mon goût), la coordination instantanée des gestes et l’empathie au maximum entre les deux improvisateurs font de Relephant un album réjouissant, de l’improvisation libre pur jus. Une free-music sans concession, brute, énergique et pleine de détails croustillants dans les sonorités, les timbres, les craquements dont je ne voudrais pas me séparer. Un air de famille avec le légendaire Was It Me du tandem Lovens-Lytton.